La méthode Bockel

Publié le par Eric Citoyen Mulhouse



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La méthode Bockel

Après une carrière éclair au PS, Jean-Marie Bockel - le Tony Blair français - revient, avec un bilan contrasté, sur quinze ans de responsabilités à la mairie de Mulhouse

Matthieu Noli

Il n'a pas perdu son temps. Député à 31 ans, ministre à 36, maire à 39, Jean-Marie Bockel (54 ans) brûle les étapes. Une carrière éclair qui s'accompagne, en 1989, d'un premier coup d'éclat : lors des municipales, il remporte à l'issue d'une quadrangulaire le fauteuil de maire de Mulhouse, dans une région où l'extrême droite prospère. Rebelote six ans plus tard : cette fois, il gagne le siège grâce à un front républicain constitué avec la liste de l'ancien maire, Joseph Klifa. Mais cet avocat de formation, neveu d'un évêque et aîné de sept enfants (son père, notaire, a été candidat MRP en 1958), n'est pas seulement connu au plan national pour ses succès municipaux. Adhérent du Ceres de Jean-Pierre Chevènement, Jean-Marie Bockel est aussi célèbre pour ses prises de position iconoclaste au sein du PS. Trublion et fier de l'être, il lance, en février 1997, un pavé dans la mare en déclarant au journal La Croix : « Il y a trop d'archaïsmes au PS. » Depuis, au gré d'interviews, il lâche quelques bombes. En 2003, Jean-Marie Bockel décerne un bon point à l'ex-ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy pour ses positions sur l'immigration, puis assure que la mondialisation peut être une chance pour la gauche, tout en expliquant que « le socialisme doit retrouver une certaine conception libérale ». Au PS, les dents grincent... Jean-Marie Bockel n'en a cure. Fondateur du club Gauche moderne, une structure assez confidentielle qui incarne l'aile « libérale » du Parti socialiste, le maire de Mulhouse s'affiche volontiers comme le Tony Blair français : il est père de cinq enfants.

A Mulhouse, son bilan est mitigé. Si sa politique en faveur des quartiers défavorisés est reconnue, le taux de chômage reste élevé (11,2 % en septembre 2004, contre 9,9 % au plan national) et Mulhouse souffre toujours d'une image négative. Bref, et le maire le reconnaît, il y a encore du pain sur la planche. Pour Le Point, Jean-Marie Bockel dresse le bilan de quinze années de mandat à la tête de Mulhouse et évoque ses perspectives d'avenir.

Le Point : Quel souvenir avez-vous de Mulhouse lorsque vous avez été élu ?

Jean-Marie Bockel Contrairement à ce que certains ont pu dire, la ville n'était pas endormie. Mon prédécesseur, Joseph Klifa, était quelqu'un de valable. Cependant, on avait peut-être l'impression d'une fin de cycle. Sans doute parce qu'il était le dauphin d'Emile Muller, lui-même maire pendant vingt-cinq ans. L'arrivée d'une nouvelle équipe fut l'occasion de donner un coup de fouet, car la ville déclinait depuis la fin des années 60. La reconversion industrielle n'était pas allée sans casse sociale ni régression économique. Ce phénomène n'a pas cessé de s'amplifier et j'y ai moi-même été confronté. D'où ma décision de me lancer dans une politique de reconquête. Dans divers domaines, j'ai réussi. Dans d'autres, pas encore. Dans certains, je dois admettre que la situation a empiré.

L'ancienne municipalité avait lancé de grands projets d'urbanisme. Dans quel esprit avez-vous mené vos propres projets ?

Le bilan des anciens maires était positif, et j'étais d'accord avec les idées de Joseph Klifa en matière d'urbanisme. Même s'il faut se rappeler qu'à l'époque on faisait peu de cas du patrimoine ! Il y a eu beaucoup de destructions et peu de réussites. On ne rénoverait plus aujourd'hui le cours des Maréchaux comme à l'époque ! A l'inverse, j'ai toujours été attentif au patrimoine dans mes projets d'urbanisme. C'est aussi en ce sens que je parle de reconquête. Par exemple, nous allons enfin réussir, au bout de vingt ans, à rénover le quartier de la Tour de l'Europe. Même chose pour les trois anciennes casernes. Aujourd'hui, deux sont réhabilitées et le résultat est de bonne facture. J'ai aussi modifié le nouveau bassin : avant, c'était un parc d'exposition ni fait ni à faire, indigne d'une entrée de ville ! Nous avons enfin profondément modifié l'ancienne ZUP à travers le programme européen Urban et rénové tout l'habitat social de Mulhouse, avec parfois des opérations lourdes à la clé.

Gérard Freulet (MNR) juge le projet de tram-train pharaonique. Ne va-t-il pas créer, comme certains le craignent, de faux espoirs ?

Ma décision de lancer le tram-train n'est pas une lubie : j'ai longtemps cheminé avant de me décider, en 1995. Ce genre de projet était alors l'apanage de grandes villes comme Bordeaux ou Strasbourg. C'est pour cela que j'ai décidé de le réaliser sur un périmètre plus grand que celui de la commune, c'est-à-dire au niveau de l'agglomération. J'ajoute que c'est une première en France et que nous avons pu bénéficier de prix assez bas pour sa mise en oeuvre. Au final, le tram-train porte un vrai programme de déplacement urbain dans une agglomération assez éclatée. Aussi le qualificatif de pharaonique est-il exagéré. Et puis le tram-train est important pour l'image qu'ont les Mulhousiens de leur ville : je trouve qu'ils ont trop souvent tendance à la dénigrer.

Autre critique : les commerçants du centre-ville souffriraient des difficultés de circulation durant les travaux, faute d'avoir réalisé la voie sud.

C'est vrai, l'idéal aurait été de réaliser la voie sud avant de démarrer le projet de tram-train. Mais, à un moment donné, il faut savoir se lancer. On parle depuis trente ans de la voie sud et nous allons mener ce projet à bien dans les mois qui viennent. En fait, j'ai considéré qu'il fallait surtout commencer par débloquer les verrous urbains [NDLR : là où la circulation est congestionnée]. Si je suis sensible aux inquiétudes des commerçants, je crois aussi qu'il ne faut pas s'en tenir à un discours fondé sur la peur. Sinon, les habitants de l'agglomération ne viendront plus faire leurs courses à Mulhouse, c'est certain ! Les inconvénients actuels en termes de circulation sont moindres que dans d'autres villes. Je demande donc aux commerçants et aux Mulhousiens un peu de patience.

L'automobile a remplacé le textile, la chimie et la mécanique. Ne craignez-vous pas une mono-spécialisation industrielle ?

D'abord, je suis très content qu'avec Peugeot [qui vient d'annoncer 100 millions d'euros d'investissements et 200 embauches au premier semestre 2005, NDLR] Mulhouse dispose d'un site industriel parmi les plus modernes d'Europe. Toutefois, cela n'a pas totalement compensé les pertes d'emplois industriels. Et si la présence de Peugeot est un atout important, ce n'est pas le seul. Nous connaissons une forte montée en puissance de l'emploi tertiaire, en particulier dans la nouvelle économie, avec des entreprises prometteuses, comme Neuro 3D, qui vient de s'implanter à Mulhouse. Cela montre que nous avons su diversifier le tissu économique, notamment dans la zone franche urbaine.

Malgré tout, le chômage a doublé en quatre ans. Il fait des ravages dans certains quartiers...

Notre histoire industrielle nous a placés dans la situation de ces villes qui ont dû se reconvertir brutalement. A bien des égards, Mulhouse présente les caractéristiques d'une ville à deux vitesses : d'un côté figurent ceux qui ont une situation prospère et dynamique ; de l'autre, ceux qui restent au bord du chemin. Réconcilier ces deux populations est un de mes plus grands défis.

Comment gère-t-on une cité de plus de 100 000 personnes, qui compte la plus forte proportion d'habitants d'origine étrangère parmi les villes de sa catégorie ?

Aujourd'hui, en France, l'intégration est en panne. C'est un problème que nous connaissons tout particulièrement ici. Nous avons lancé des plans locaux d'insertion et d'emploi, et créé une école de la seconde chance. Incontestablement, il faut trouver une nouvelle dynamique en matière d'intégration. Mais tout le monde doit y mettre du sien.

En juin 1998, vous vous déclariez partisan de la discrimination positive en faveur des quartiers défavorisés. Est-ce toujours le cas ?

L'expression discrimination positive a été détournée de son sens par les querelles politiciennes entre Chirac et Sarkozy. Ce que j'ai voulu faire à Mulhouse avec Jean-Louis Borloo [le ministre de la Cohésion sociale] et l'agence de renouvellement urbain, c'est surtout aider des quartiers qui étaient condamnés à décrocher. Il faut donner davantage à ceux qui sont pénalisés, pour éviter que les écarts ne se creusent.

En 2001, vous revenez de New York avec un slogan : « Graffiti is a crime ». Vous êtes donc partisan de la tolérance zéro. Mais il semblerait que votre adjoint ait longtemps privilégié la prévention. Un hiatus dans votre équipe ?

Je suis un maire sécuritaire de gauche. A ce titre, il y a eu au sein de mon équipe, comme au sein du Parti socialiste, des débats avec ceux qui avaient peur d'une réponse trop sécuritaire. Je crois à la prévention. Mais quand, dans certains quartiers, les acteurs de la prévention ne peuvent plus agir, il faut reprendre la situation en main. Pour ce qui concerne mon adjoint, Pierre Freyburger, chargé hier de la politique de la ville, il travaille aujourd'hui avec le même dynamisme sur l'éducation. Il fait partie intégrante de mon équipe, et nous avons toujours travaillé de concert. De toute façon, je ne suis pas exclusivement un maire sécuritaire. Aujourd'hui, la délinquance baisse et il faut continuer sur cette lancée.

Trublion au sein du PS, pensez-vous que vos prises de position vous aient desservi, notamment sur le dossier du TGV Est et la réalisation du canal Rhin-Rhône, bloquée en 1997 par un accord entre Lionel Jospin et Dominique Voynet ?

Je suis président de l'association Trans Europe TGV Rhin-Rhône-Méditerranée depuis 1997. Cet organisme cherchait quelqu'un ayant une autorité morale et politique pour suivre ce dossier et, croyez-moi, je peux être pugnace pour faire avancer mes projets. Mais aucun élu socialiste n'a pu empêcher l'accord entre Lionel Jospin et Dominique Voynet, même ceux qui étaient le plus en cour. Je n'étais donc pas isolé. De toute façon, je n'ai pas vocation à être un marginal. Lorsque je déclare, en février 1997, au journal La Croix qu'il y a trop d'archaïsmes au Parti socialiste, c'est le point de départ de ma démarche blairiste. Aujourd'hui, j'ai une petite musique et une crédibilité. Je pense que je peux encore être utile. Le moment venu, je ne me déroberai pas.

Comment expliquez-vous les retards en matière d'intercommunalité ?

Ils tiennent d'abord à des raisons historiques : la République de Mulhouse a toujours été jalouse et fière de son indépendance. Par ailleurs, je pense qu'Emile Muller, l'ancien maire, s'y est mal pris. Il a voulu imiter avec retard l'exemple de la communauté urbaine de Strasbourg, créée en 1967, mais la greffe n'a pas pris. Résultat : une fronde parmi les élus locaux et un climat de défiance dont nous subissons encore aujourd'hui les conséquences. Mais nous disposons aujourd'hui d'un début d'agglomération et d'un « pays » commun, avec des terrains d'entente. Cela laisse présager une évolution future. Le combat continue.

Quelle est votre plus grande fiertéen tant que maire ?

Je suis fier d'avoir enrayé les prémices et les éléments du déclin, au moins en grande partie. Ce fut un engagement et un combat parfois difficiles, mais aujourd'hui la ville est transformée. Nous avons mis en place les éléments de la reconquête.

Qu'avez-vous raté ?

La même chose. Tant qu'il y aura des signes de déclin, je me sentirai en situation d'échec.

Serez-vous candidat en 2008 ?

Trois ans, c'est long. Mais, s'il devait y avoir des élections demain, oui, je me représenterais

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