Mulhouse : quand donc reviendra « l’ordre » ?

Publié le par Eric Citoyen Mulhouse

En 1995 déjà ! WEB DE l'humanité

Mulhouse : quand donc reviendra « l’ordre » ?

 

                                         

 

De notre envoyé spécial.

à Mulhouse.

C’EST Alain Gaspari, un militant communiste, qui raconte l’anecdote : « Ma fille s’est rendue récemment à Bordeaux pour passer un concours. Elle s’est fait traiter de « sale boche » par un examinateur. Parce qu’elle habitait une ville où l’on a voté à plus de 30% pour l’extrême droite aux municipales. » Cette ville, c’est Mulhouse, 108.000 habitants, sous-préfecture du Haut-Rhin, à deux pas de l’Allemagne et de la Suisse. A la présidentielle, Le Pen a recueilli 26,72%, plus que sa moyenne en Alsace, 25,04%. Du coup, le « San Francisco Chronicle » y a dépêché un reporter pour expliquer aux Californiens comment « les sentiments xénophobes sont très forts dans la prospère Alsace », titre de son article, où Antoine Leonetti, un responsable du PS, s’exprime ainsi : « C’est cette sorte de vote qui a conduit un autre candidat xénophobe du parti de l’ordre et de la loi au pouvoir de l’autre côté du fleuve, en Allemagne, en 1933. Il s’appelait Adolf Hitler. »

Cette comparaison fait bondir Doris, « fille d’ouvrier éduquée dans le respect des valeurs » : « Mon grand-père était maquisard et mon père, à six ans, a failli prendre une balle dans la tête parce qu’il avait dit « sale boche » à un soldat allemand. Alors, l’ordre et la loi oui, mais pas l’homme fort et le fascisme. Ce que je veux, c’est qu’on en revienne à la politesse, au sens de l’effort, au respect du travail ou des maîtres d’école, à des salaires décents, à la justice... »

Ordre, valeurs

immigrés...

Doris, trente-six ans, mariée, deux enfants, est employée à la Sécu de Mulhouse. 6.000 francs mensuels après seize ans de travail. Elle gueule contre « toutes les injustices », en particulier contre celle-ci : « Les immigrés ont l’aide médicale gratuite et moi qui travaille honnêtement je n’y ai pas droit. » Elle dit ne jamais avoir voté pour le FN, dénonce même ses solutions - « virer les immigrés, cela ne changera rien au chômage » - et pourtant se pose cette question : « Je me demande pourquoi je n’ai jamais voté FN ? Il y a longtemps que j’aurais dû le faire. Les autres partis sont trop mous, y compris les communistes, et c’est le seul à tenter quelque chose pour que le pays refonctionne, pour qu’il y ait un retour à l’ordre, au respect de nos lois, de nos valeurs. » En même temps elle ajoute : « Si tout le monde avait 10.000 francs, il n’y aurait plus de fins de mois difficile et vous verriez comme cela changerait... »

Ordre, valeurs, immigrés. Les mots mêmes de Pietro, rencontré « Chez Raymond », un bar rue des Abeilles dans un quartier jadis peuplé d’ouvriers du textile et de mineurs de potasse. Il n’y a plus d’industrie textile et les mineurs se comptent à peine mille dans la région. Pietro, quarante-sept ans, est fils d’immigrés italiens. Ex-chef de chantier, il vivote de petits boulots dans le commerce. Il reconnaît - c’est rare - avoir voté aux municipales pour le leader local de l’extrême droite, Gérard Freulet, 30,52% au premier tour, soit près de 10% et 3.000 voix de plus qu’en 1989. Cela n’a pas suffi pour déloger le sortant, l’ancien ministre socialiste Jean-Marie Bockel, qui a pactisé dans un « front républicain » avec le député UDF Joseph Klifa, vu pourtant certain soir à la table de Freulet...

Gérard Freulet n’a même pas eu besoin du sigle FN sur ses affiches. Pour faire mouche, il lui a suffi de parler des immigrés, de l’insécurité et du chômage - presque deux fois plus élevé que dans le reste de l’Alsace (à peine plus de 7%) - et de « la préférence nationale ». Pietro : « Je n’en ai rien à foutre des sigles et des leaders, ce qui compte, c’est le discours. Celui du FN est simple, compréhensible par tout le monde, à la hauteur de ma colère. » Sa colère ? Il montre « l’Alsace » qui affichait en une ce jour-là - titre : « L’Europe à Algolsheim » - un reportage sur un petit village. En quatre ans, les Allemands y ont acheté ou construit 91 résidences principales. Algosheim : 842 habitants, dont 211 Allemands ! « Après on s’étonne que Le Pen y ait 31% ! » Pietro tempête contre « l’ouverture des frontières qui fait qu’on n’est plus chez nous ». Il dit « ne pas aimer les étrangers, surtout les immigrés ». Peste contre « Bockel qui leur donne tout ». S’emporte contre « les Turcs, qui ont fait couler ma boîte en travaillant au noir sur les chantiers pour deux francs six sous ». Et lui, l’abstentionniste rituel, a cette fois émis « un vote sanction » contre « tous les autres partis qui n’ont rien fait pour un fonctionnement normal de la société : le retour à l’ordre, la disparition du chômage, plus d’angoisse pour l’avenir des enfants, les délinquants en prison et les immigrés à leur place ».

Les immigrés, c’est le leitmotiv. Officiellement, il y a 20% d’étrangers recensés à Mulhouse. Une manière de record parmi les villes de plus de 100.000 habitants. « Je me sens plus chez moi à Fribourg ou à Bâle qu’à Mulhouse », avoue Gilbert, cinquante-cinq ans, employé à la Sécu, militant CGT, conseiller prud’homal et président d’une association de propriétaires de jardins ouvriers « où tout le monde pense comme moi ». Sa collègue Doris, qui habite à Bernwiller, 440 habitants, un seul immigré, acquiesce. Parce qu’elle voit « ce qui se passe place de l’Europe, à deux pas de la Sécu, où l’on est agressé, y compris par la manière dont ils s’habillent : trop c’est trop » !

Gilbert est catégorique : « L’insécurité c’est le problème numero un. » Il vit à Bourtzwiller, le quartier nord, 20.000 habitants, près de 50% d’immigrés, une ville dans la ville. Avec une mosaïque de petites cités à « barrettes » et de lotissements pavillonnaires, juxtaposée au « village ». On y est allé : ce n’est pas l’enfer. Et pourtant, à écouter Gilbert, ce serait le quartier où il faudrait « raser les murs pour rentrer chez soi », où « la vie n’est plus supportable ». A cause de « la crise » certes, reconnaît-il, mais surtout de la cité Brossolette, « l’une des plus chaudes de la ville ».

Il admet qu’il est

devenu raciste

Brossolette, 65% d’immigrés. « Un ghetto qui contribue à l’insécurité », selon Gilbert, intarissable sur le sujet. Cambriolages et voitures incendiées ou volées serait le lot commun et quasi quotidien. Il raconte les petites vieilles de la résidence des Violettes, sans cesse agressées, qui n’osent plus aller faire leurs courses. Explique qu’il faut aller très loin pour acheter son pain et son vin quotidiens, puisque deux des trois grandes surfaces ont baissé définitivement le rideau : trop de vols, trop de problèmes avec les jeunes du quartier. Il parle encore du trafic de drogue en plein jour sur la place Victor-Hugo - « depuis qu’elle est là, celle-là... » - et de la police qui « ne fait rien ». Du gymnase incendié. Des tirs sur les autobus. Et bien sûr des immigrés qui « refusent de s’intégrer », de la « Le Pen Strasse » (la rue Sauvage, dans un autre quartier) « entièrement rachetée par les Turcs deux ans à peine après leur arrivée : d’où vient l’argent, si ce n’est de la drogue » ? Bref, pour Gilbert les immigrés sont responsables de tout. D’ailleurs, croit-il savoir, « ils représentent 60% des effectifs de la prison de Mulhouse ».

Il n’est pas seul à penser ainsi. Rue de Nantes, dans un lotissement pavillonnaire, à deux pas de Brossolette, un porte-à-porte au hasard. Une seule s’ouvre, celle d’un « frontalier » au chômage après cinq années dans la chimie à Bâle. Il décrit le même tableau. Il dit avoir toujours son fusil de chasse prêt en cas de cambriolage. « On n’en parle jamais dans les journaux des cambriolages ni même des petites vieilles agressées. En revanche, si Ali se jette à l’eau pour échapper aux flics, c’est le tintamarre médiatique. » Pour lui, « Le Pen, c’est le seul qui parle de nous ». Mais, bien sûr, il n’a pas voté FN...

Au commissariat de Bourtzwiller - une inspectrice divisionnaire, un chef enquêteur et un sous-brigadier pour s’occuper d’environ 30.000 habitants -, on ne dément pas : « Oui, il y a des problèmes et des jeunes bien connus de nos services. » Mais on ne veut pas non plus dramatiser : « Ici, ce n’est pas pire qu’ailleurs. » N’empêche, Gilbert parle de « peur » dans le quartier. Il admet qu’il est devenu raciste : « Je le suis contre les Arabes et contre les Turcs, je ne le suis pas contre les Noirs et les Chinois. »

Les électeurs FN

s’affichent

Alain, le communiste, son collègue, n’est pas surpris : « Cela résume l’état d’esprit du service. » Alors, il discute, jour après jour : « Le pire, dit-il, serait de nier ces problèmes, de rejeter Gilbert et Doris en les traitant de racistes, mais aussi de se montrer complaisant pour aller dans le sens du poil. Il y a des choses simples à rappeler. Que par exemple les immigrés ont des droits, mais aussi des devoirs. » Doris affirme que, si elle n’a pas encore voté Le Pen, « c’est grâce à Alain, qui me retient ». Et Gilbert dit avoir voté Hue
-  l’impact des 1.000 francs -, même s’il juge que le PCF n’est plus en état d’être « le parti de l’ordre », qu’il serait devenu « celui des immigrés ».

Est-ce bien différent chez Peugeot ? Selon Raymond Buchholzer, responsable CFDT, ou Yves Lequen, syndicaliste CGT, tout cela se retrouve dans les ateliers de la plus grande entreprise de la ville (11.000 salariés). « Les électeurs FN s’affichent aujourd’hui ouvertement, et n’hésitent pas à interpeller ceux qui n’ont pas voté comme eux », note Raymond Buchholzer. « C’est sûr, il y a aujourd’hui un fond de racisme, renchérit Yves Lequen. Mais il vient de l’extérieur. L’ambiance dans l’usine entre Français et immigrés reste relativement bonne : ce n’est jamais à son voisin d’atelier qu’on en veut. Et puis cela marche dans la bataille revendicative : tous se retrouvent sur les 35 heures et la défense de la Sécu. »

Toussaint et Yves Elsasser, autres militants de la CGT, sont plutôt dubitatifs. Ils racontent qu’au secteur mécanique l’atmosphère a changé : « Avant, il y avait une seule machine à café pour tout le monde. Aujourd’hui, il y en a deux : celle des Français et celle des immigrés. » Michel Baldassi, secrétaire de la section communiste de l’entreprise
-  75 adhérents, une douzaine de militants -, suppute lui que le FN s’est structuré dans l’entreprise, avec la bienveillance, sinon l’accord de la direction. « Certains n’hésitent pas à porter son pin’s. Et, dans l’encadrement, beaucoup font carrément sa propagande en répétant qu’il « faut nettoyer Mulhouse de la racaille ». A croire que c’est voulu pour préparer le terrain à de futurs « dégraissages » d’effectifs. Une chose est sûre : il ne faut pas se tromper d’adversaires. »

CLAUDE MARCHAND

                                       

Article paru dans l'édition du 11 juillet 1995.


http://www.humanite.presse.fr/journal/1995-07-11/1995-07-11-729522

Publié dans Elections

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article